Élisapie Isaac lors de son passage à Mashteuiatsh (Photo Pierre Gill)
L’auteure-compositrice-interprète inuk Élisapie a offert un spectacle d’une immense charge émotive devant la grande étendue d’eau qu’est le Pekuakami à Mashteuiatsh, dans le cadre de la vingtième édition du Grand rassemblement des Premières Nations. Devant un public conquis, l’artiste a livré bien plus que des chansons; elle a partagé les fragments de sa mémoire, sa relation fusionnelle avec le territoire et une réflexion bouleversante sur la guérison communautaire. Le spectacle avait lieu sur le site Uashassitsh de Mashteuiatsh le 3 juillet dernier.
Une enfance bercée par la musique et les souvenirs
Lors de son passage sur scène, Élisapie est revenue sur la genèse de son dernier projet musical, profondément ancré dans ses souvenirs de jeunesse au Nunavik. Elle a évoqué l’époque douloureuse où ses oncles ont été envoyés au pensionnat, une période paradoxalement marquée par l’arrivée de la musique pop et rock occidentale dans le Nord.
« C’est vraiment à ce moment-là que j’avais l’impression qu’on pouvait être amis avec les blancs à travers leur musique, à l’instant d’une chanson », a-t-elle confié avec émotion. « Alors oui, j’ai décidé de «voler» la musique des blancs pour la traduire. »
Parmi ses reprises, l’artiste a rendu un vibrant hommage aux créateurs autochtones qui ont marqué l’histoire, rappelant qu’il n’y a pas que Bob Dylan ou Neil Young dans le paysage folk : « Il faut jamais oublier qu’il y a la musique extraordinaire autochtone qui existe, comme celle de Willie Fraser, de Sapan mon oncle, ou de Willie Mitchell », dont elle a magnifiquement revisité une chanson.
Le premier souvenir : l’envol et le drame d’un frère
La chanteuse a captivé la foule en racontant un rêve récurrent qui l’habite depuis toujours : un sentiment de vertige et d’aventure où, toute petite, elle a l’impression de voler au milieu des montagnes et des vallées de son village natal de Salluit, tout en se sentant profondément en sécurité.
Ce mystère s’est éclairci tardivement. En se remémorant sa mère ordonnant un jour d’éteindre la radio alors qu’elle diffusait du Fleetwood Mac, Élisapie a recolleté les pièces de son passé. Elle a découvert que son grand frère, Sassi, un jeune adulte épris de liberté qui possédait une moto, l’adorait et vénérait cette musique. Sassi a tragiquement perdu la vie dans un incendie alors qu’elle n’avait que trois ans. Ce rêve constant n’était pas une illusion : c’était le tout premier souvenir de sa vie, un instant de pure complicité avec son frère disparu.
Face au drame du suicide : un appel à la vulnérabilité des adultes
Interpellée sur la tragédie des suicides qui ont durement touché la communauté de Mashteuiatsh l’an dernier, Élisapie a livré un message d’une grande lucidité, refusant de faire peser la responsabilité de la guérison sur les épaules de la jeunesse.
« Je pense qu’on n’a plus rien à dire aux jeunes », a-t-elle affirmé avec force. « Je pense que c’est aux parents aux alentours, aux gens qui doivent protéger les jeunes, de nous montrer comment être vulnérables, comment pleurer, comment guérir, comment s’excuser. Les jeunes, restez qui vous êtes. Si vous êtes déprimés, soyez déprimés, parce que la vie n’est pas facile. Laissez-nous être tristes, fâchés ou révoltés si on en a besoin. »
Rappelons qu’Élisapie Isaac est née le 13 mars 1977 à Salluit au Nunavik, Elle est une artiste, réalisatrice et militante inuk de premier plan au Canada. Adoptée à la naissance par une famille inuite, elle grandit au rythme de la toundra avant de s’installer à Montréal à la fin des années 1990 pour étudier les communications. Elle fait d’abord sa marque comme documentariste avant de se lancer en musique, remportant un prix JUNO en 2005 avec le duo Taima. Menant depuis une brillante carrière solo, elle chante en inuktitut, en anglais et en français, jetant des ponts indispensables entre les cultures.
Mère de trois enfants, son album acclamé Inuktitut (2023) réinvente les classiques de son enfance dans sa langue maternelle, confirmant son rôle de passeuse d’histoire et d’ambassadrice culturelle majeure.